Confession d’un masque

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Auteur : Yukio Mishima

Genre : Roman autobiographique

Edition : Folio

Date de publication :  1949 (Japon)

Traduction : Renée Villoteau

Note : Coup de cœur 

Intrigue : Dans le Japon des années 1930 et 1940, au milieu de désastres sans précédent, Kochan lutte contre ses pulsions. À l’école, la fascination qu’il éprouve pour un jeune camarade se mue en attirance sexuelle. Comment être homosexuel dans une société conformiste? Kochan devra-t-il renoncer à lui-même et porter un masque toute sa vie?

Dans ce roman d’inspiration autobiographique, Mishima nous offre un récit torturé sur la frustration du désir.

Avis : Le désir est polycéphale. C’est la première injonction qu’il faut retenir avant d’ouvrir Confession d’un masque. Savoir, ou plutôt sentir, que cette autobiographie romancée est celle qui veut gratter le masque du titre. Celle qui veut déchiffrer derrière le visage inexpressif de la convention, la pluralité d’un désir, sa complexité, sa beauté fascinante.

Beaucoup traite ce roman comme une dénonciation de l’homosexualité refoulée. Une sorte de manifeste contre le refus de son être en lien avec une société incapable d’accepter le multiple. Sans doute l’auteur a-t-il souhaité intégrer une partie revendicatrice de la sorte. Mais ce n’est pas ainsi que le roman m’est apparu. Pas ainsi que je l’ai senti ou ressenti à ma lecture.

Loin d’un énième discours vindicatif ou d’une plate accusation de l’intolérance du monde, l’auteur s’en prend à lui-même. Certes la société entre en compte, c’est sa faute si le héros est obligé de porter un masque, sa faute s’il se voit contraint de culpabiliser le désir de l’autre, le désir du même. Cependant l’auteur parle de lui avant tout. Comme un voyage dans l’immensité de son esprit, de son corps et de son âme. Comme si ce roman était une chirurgie de sa personne, révélant ses failles, ses plaisirs coupables, sa construction d’une fausse identité, son amour impossible pour le corps féminin.

Cette presque autobiographie offre un héros hybride : un enfant chétif et un homme coupable. Car cette œuvre est celle d’une grande culpabilité. A la fois culpabilité du mensonge à soi et du désir pour le corps masculin.

« C’est ainsi que je fus d’abord obsédé par l’idée du baiser. En fait, l’acte appelé baiser ne représentait rien de plus pour moi qu’un endroit où mon ardeur pourrait chercher un abri. Je puis dire cela maintenant. Mais à cette époque, pour me leurrer, pour m’imaginer que ce désir était une passion animale, je dus entreprendre un travestissement minutieux de mon moi véritable. Le sentiment inconscient de culpabilité résultant de ce faux-semblant me contraignait à jouer un rôle conscient et mensonger. Mais, est-on en droit de se demander, peut-on être aussi totalement infidèle à sa véritable nature ? Ne serait-ce que pour un moment ? Si la réponse est non, alors il n’y a aucune façon d’expliquer le mystérieux processus mental par lequel nous désirons ardemment des choses dont en réalité nous n’avons nul besoin, n’est-il pas vrai ? Si l’on admet que j’étais exactement le contraire de l’homme moral qui réprime ses désirs immoraux, cela signifie-t-il que mon cœur nourrissait les désirs les plus immoraux ? De toute manière, mes désirs n’étaient-ils pas extrêmement mesquins ? ou bien m’étais-je complètement leurré ? n’étais-je pas en train d’agir, dans les moindres détails, comme un esclave des conventions ? le moment allait venir où je ne pourrais désormais plus écarter la nécessité de répondre à ces questions. »

Cette double faute est traitée avec beaucoup d’honnêteté par l’auteur. Il se fait héros d’un roman libérateur. Non pas uniquement libérateur dans l’assouvissement de ses fantasmes sur le papier, mais libérateur aussi de ses fautes. Il avoue tout sans détour, sans omissions. Il avoue qu’il se ment plus encore qu’il ne ment aux autres. Il sait qu’il porte son masque, que c’est lui qui l’a posé sur son visage et qui l’a laissé se fondre dans ses traits (notons là le paradoxe du titre, confer Rousseau).

« Je sais pertinemment que je joue le rôle d’un être normal, cette pensée a même corrodé ce qu’il y avait en moi de normal à l’origine, elle a fini par m’amener à me me dire et à me redire à moi-même que cela aussi n’était qu’une prétendue normalité. En d’autres termes, je deviens l’un de ces êtres qui ne peuvent croire à rien d’autre que le faux-semblant. »

« Ce que les gens considéraient comme une attitude ma part était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma vraie nature et c’était précisément ce que les gens considéraient comme mon moi véritable qui était un déguisement. »

Yukio Mishima initie là les thèmes qui reviennent ensuite dans ses autres romans : l’homosexualité bien sûr, mais aussi le désir toujours lié à la mort, la fascination pour les femmes autant que leur rejet, le corps de l’éphèbe, le mensonge, la culpabilité et le double visage du Japon.

Pourquoi ce roman intriguant m’a t-il tant fasciné ? Je n’ai pas de lien réel avec le héros, je ne partage pas son poids. Peut-être n’ai-je pas de réponse à apporter ou plutôt une réponse fade en comparaison de cette Œuvre. Le masque est une image universelle de l’homme en société. Mais aussi de l’homme face à lui-même, l’homme qui se joue sa propre comédie lorsqu’il ne veut pas voir les tréfonds de son âme. Lorsqu’il est oublieux des travers de sa personnalité que toute la bienséance et la moralité du monde rejettent dans le noir. Voilà, sans doute, est-ce cet aspect théâtral de l’homme qui m’a fascinée et touchée. Ce roman est un cri poétique.

L’écriture est aussi complexe que lisible. Elle se lit aussi difficilement qu’avec aisance. Certains passages, certains inter textes m’ont paru obscurs mais mes yeux ne pouvaient s’empêcher de continuer plus loin. Jusqu’à cette fin aussi désespérante que son commencement. Un roman de l’échec dans la réalité mais de la réussite dans la littérature.

Poésie d’Apollon Éros(tique)

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Mon ptit Lou adoré
Je voudrais mourir un jour que tu m’aimes
Je voudrais être beau pour que tu m’aimes
Je voudrais être fort pour que tu m’aimes
Je voudrais être jeune pour que tu m’aimes
Je voudrais que la guerre recommençât pour que tu m’aimes
Je voudrais te prendre pour que tu m’aimes
Je voudrais te fesser pour que tu m’aimes
Je voudrais te faire mal pour que tu m’aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans une chambre d’hôtel à Grasse pour que tu m’aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans mon petit bureau près de la terrasse couchés sur le lit de fumerie pour que tu m’aimes
Je voudrais que tu sois ma sœur pour t’aimer incestueusement
Je voudrais que tu eusses été ma cousine pour qu’on se soit aimés très jeunes
Je voudrais que tu sois mon cheval pour te chevaucher longtemps longtemps

Je voudrais que tu sois mon coeur pour te sentir toujours en moi
Je voudrais que tu sois le paradis ou l’enfer selon le lieu où j’aille
Je voudrais que tu sois un petit garçon pour être ton précepteur
Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres
Je voudrais que tu sois ma vie pour être par toi seule
Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain amour.

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, 1947

[Entendu ce matin de la voix même de Guillaume Gallienne : un cadeau inestimable. Joyeux Noël à tous !]

Acquisitions septembre/octobre 2015

Bonjour mes chers lecteurs,

Comme à mon habitude mes silences sont pesants et mes retours tardifs. Pourtant ce n’est pas faute d’écumer le monde des blogs et de lire avec intérêt les articles de mes compatriotes blogueurs. Leurs écrits me donnent à chaque fois l’envie de renouer avec mes critiques littéraires. Mais voilà, les études, le quotidien, les lectures inachevées, la vie elle-même sont autant d’obstacles à ce petit endroit que j’ai créé.

Pleine de bonne volonté, je reviens vers vous avec une nouvelle rubrique, loin d’être originale, mais que j’apprécie particulièrement sur les autres blogs. Celle qui décrit les achats livresques du mois (qui eux sont toujours aussi nombreux) et le bilan mensuel de ce qui a été lu. Mais assez de texte plaintif, voici les nouveaux livres qui ont rejoint la pile himalayesque de mes lectures futures :

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  • Les amours interdites, Yukio Mishima, Folio
  • La Valse aux adieux, Milan Kundera, Folio
  • Le Livre des Baltimore, Joël Dicker, De Fallois
  • Juste avant l’Oubli, Alice Zeniter, Flammarion

Ces quatre livres font l’objet d’une lecture simultanée, comme à mon habitude (ce qui est pour le moins contre-productif, je vous l’accorde). La Valse aux adieux fait partie de mon programme de littérature comparée en master. Il s’agit donc d’une lecture imposée mais loin d’être faite à contre-cœur. Les cent premières pages que j’ai lues m’ont passionnée. Surtout si je le compare au second roman que j’étudie : Le Tambour de Günter Grass. Juste avant l’Oubli est un ouvrage de la rentrée littéraire que j’ai découvert grâce à la toujours aussi excellentissime émission de François Busnel, la Grande Librairie. J’espère le terminer rapidement pour vous en faire une critique. Les quelques pages que j’ai dévorées sont splendides à bien des égards. Le Livre des Baltimore est celui attendu au tournant par de nombreux lecteurs, dont je fais partie, après l’immense coup de cœur que fut La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Pour tout vous dire,il est actuellement entre les mains de ma mère, mais je compte le lire après elle.

Enfin, Les amours interdites est un ouvrage que je ne lis pas sans raison. En réalité j’ai découvert Confession d’un masque du même auteur, Yukio Mishima (que je compte chroniquer sous peu) et ce fut une révélation ! Je l’ai lu presque d’une traite (fait rarissime) en attendant des amis à l’aéroport Charles de Gaulle avant de m’envoler pour Münich. Livre curieux, dérangeant, déroutant mais dont je n’ai pu décrocher au milieu de l’agitation des voyageurs.

Ce qui m’amène à mon bilan de lecture des mois d’août et de septembre. Les livres qui s’y trouvent attendant sagement d’être chroniqués ici :

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  • Confession d’un masque, Yukio Mishima, Folio
  • Insaisissable Mr Darcy, Kara Louise, J’ai Lu
  • La conquête de Mr Darcy, Abigail Reynolds, J’ai Lu
  • Un avion sans elle, Michel Bussi, Pocket

En attendant les critiques futures, j’espère que cette nouvelle rubrique vous plaît autant qu’à moi. Je souhaitais y ajouter les films que j’ai vu récemment mais je doute d’écrire un article sur eux : Le Labyrinthe : La Terre brûlée de Wes Ball et Seul sur mars de Ridley Scott. Bien que j’ai passé un très bon moment de cinéma « facile » devant eux, je ne pense pas qu’une énième critique de ma part soit utile ou même intéressante.

Bien à vous chers lecteurs,

Lucie.

Les ciels liquides

Les étoiles me fascinent et m’inspirent. Aujourd’hui j’aimerais partager avec vous, chers lecteurs, quelques fragments de textes étoilés, quelques chansons stellaires et quelques images du cosmos.

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Le poème de John Keats est le premier à avoir éveillé chez moi un attrait pour la voûte céleste et les astres qui s’y raccrochent :

Bright Star

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Bright star, would I were stedfast as thou art—
         Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
         Like nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
         Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing on the new soft-fallen mask
         Of snow upon the mountains and the moors—
No—yet still stedfast, still unchangeable,
         Pillow’d upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft fall and swell,
         Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to hear her tender-taken breath,
And so live ever—or else swoon to death.
Ce poème m’a inspiré quelques lignes, un énième texte inachevé, un début d’histoire qui cherche éternellement sa fin :
étoiles
 Il avait le visage d’une étoile. Je veux dire par là que si une étoile devait un jour porter un visage, ce serait le sien. Non pas en raison de l’éclat qui caractérise ces astres, mais du fait de l’espoir qu’elles insufflent parfois au voyageur perdu. Moi-même je me plaçais dans la catégorie des explorateurs égarés qui voient leur vie comme une jungle à parcourir. 
Mais lui c’était mon étoile, ma grande Ourse, mon guide. Et comme toutes les étoiles, il ne savait pas qu’il était observé ou admiré car il se trouvait trop loin pour cela. Il était à des lieux d’imaginer qu’un Robinson Crusoé tentait désespérément de se raccrocher à ses branches. 
Il était la clé de l’univers, le souvenir du monde quand il est né, le rêve des spationautes. 
Récemment, j’ai eu le bonheur de découvrir une chanson à laquelle je ne m’attendais pas. Laurent Voulzy et Alain Souchon ont écrit un texte dédié à Consuelo, le grand amour de Saint-Exupéry, celle qui lui a inspiré la Rose du Petit Prince. Je ne me lasse pas de l’écouter.
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Il y a tant de choses à craindre
Dans le tonnerre des huit cylindres
Qui montent vers l’idéal
Et Consuelo sous les étoiles
Elle pleure, elle pleure
Autumn Leaves d’Ed Sheeran évoque brièvement les étoiles :
Do you ever wonder if the stars shine out for you ? 
Pour terminer, un dernier petit morceau d’écriture :
muse
J’ai des rêves d’étoiles. J’aimerais moi aussi m’accrocher à un pan du ciel et y établir mon monde. Éparpiller mes poussières dorées et simplement produire ce halo lumineux qui se verrait à des millions d’années-lumière de moi.
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Et vous, est-ce que les astres vous inspirent ? 
 

Geisha

geisha

Auteur : Arthur Golden

Genre : Roman

Edition : Le Livre de Poche

Date de publication : 1997/2006 (version poche)

Traduction : Annie Hamel

Note : 9/10

Citation : Nous savons qu’un paysage d’hiver, avec des arbres couverts de neige, sera méconnaissable au printemps. Toutefois, je n’avais jamais pensé qu’il pouvait en être de même pour nous, humains. Quand j’appris que mes parents étaient morts, ce fut comme si j’avais été ensevelie sous une grosse couche de neige. Mais avec le temps, la neige avait fondu. A la place apparaissait un paysage que je n’avais jamais vu, ni même imaginé. A la veille de mes débuts, j’étais comme un jardin où de jeunes pousses commençaient à percer. On ne savait pas encore à quoi elles allaient ressembler. Je débordais d’excitation. Au milieu de mon jardin imaginaire se dressait une statue : celle de la geisha que je désirais devenir.

Intrigue : À neuf ans, dans le Japon d’avant la Seconde Guerre mondiale, Sayuri est vendue par son père, un modeste pêcheur, à une maison de plaisir de Kyoto.

Dotée d’extraordinaires yeux bleus, la petite fille comprend vite qu’il faut mettre à profit la chance qui est la sienne. Elle se plie avec docilité à l’initiation difficile qui fera d’elle une vraie geisha. Art de la toilette et de la coiffure, rituel du thé, science du chant, de la danse et de l’amour : Sayuri va peu à peu se hisser au rang des geishas les plus convoitées de la ville. Les riches, les puissants se disputeront ses faveurs. Elle triomphera des pièges que lui tend la haine d’une rivale. Elle rencontrera finalement l’amour…

Écrit sous la forme de mémoires, ce récit a la véracité d’un exceptionnel document et le souffle d’un grand roman. Il nous entraîne au cœur d’un univers exotique où se mêlent érotisme et perversité, cruauté et raffinement, séduction et mystère.

Avis : Il me tenait à cœur de rédiger une critique sur cet étonnant roman écrit sous la forme de mémoires. Un roman qui ne veut pas en être un mais qui cherche à donner chair à son héroïne, à nous faire croire que son histoire a marqué l’Histoire. Mais c’est surtout celle d’un tout petit monde qui nous paraît fort éloigné à nous occidentaux : celui des maisons de thé où des « femmes-artistes » divertissent les hommes.

Comme je vous l’avais écrit dans un précédent article, je suis passionnée par la littérature japonaise et tout ce qui a trait au pays du Soleil Levant. Et je crois que c’est le film adapté de ce roman qui a développé chez moi une fascination à l’encontre de cette culture si différente et en même temps si prochesayuri 2 de ma sensibilité. Mémoires d’une geisha de Rob Marshall a sans doute été le premier film à éveiller chez moi un attrait pour les kimonos, les cerisiers en fleurs et les shamisen. N’est-ce pas ironique lorsqu’on songe que ce film est américain et que ses actrices sont chinoises ? Autant dire une vision passablement occidentalisée et américanisée du Japon. Pourtant ce fut comme si l’intérieur de mon esprit s’incarnait devant moi, comme si ce film parvenait à mettre en images toute l’esthétique qui me plaisait véritablement.

Mais je m’éloigne de mon premier sujet : le roman d’Arthur Golden. J’ai donc lu cet ouvrage parce-que son adaptation avait eu un tel écho initiatique en moi. Geisha est aussi l’oeuvre d’un américain passionné par le Japon et son écriture tout comme son esprit ne peuvent que tenter de reproduire ceux japonais. Pourtant je dois avouer qu’il est tentant de croire à cette histoire, à ses « mémoires ». L’héroïne semble être celle qui écrit ces lignes, celle qui se met à nue pour exposer à la fois sa vie mais aussi celle de tout un groupe social. Mais les mémoires ne sont qu’un jeu narratif, un prétexte pour éviter à l’auteur de porter un regard extérieur. Il a cherché à entrer dans le corps d’une de ces femmes et à lui donner un destin exceptionnel qui traverse l’histoire du Japon dans les années 1930. Et sa manière d’écrire reflète d’une tentative d’appropriation de la philosophie de la nature japonaise.

Je dois lui accorder que son appropriation est plutôt réussie. Bien que le roman comporte de longs moments didactiques (mais nécessaires), j’avais envie de croire que c’étaient les mots de Sayuri, que son parcours chaotique n’était pas le fruit d’une imagination, que ses confessions n’étaient pas inventées. Contrairement au film qui met l’accent sur l’amour inaccessible de Sayuri pour le Président et accélère l’apprentissage de celle-ci pour devenir geisha, le roman montre l’envers du décor et insiste sur la dureté de cette sayuricondition. Chiyo (son nom de petite fille) n’a que quatorze ans lorsqu’elle devient une maiko (apprentie geisha). Une Geisha n’est ni une courtisane, ni une femme libre; elle oscille entre la séduction et l’art, elle fait de son corps et de son esprit un tableau vivant. Mais ce sacrifice de soi et cette vie sans cesse codifiée vont à l’encontre même de l’esprit humain. Et c’est précisément cette contradiction qui résonne dans les mots de Sayuri ou d’Arthur Golden.

L’écriture est parfois dotée d’images et de poésie japonaise. Mais malgré le jeu narratif, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une once de morale à l’américaine entre les lignes. L’auteur dit s’être inspiré de faits réels et d’une geisha célèbre à l’image de Sayuri. Cependant il manquait peut-être une part d’irréel dans le style, un souffle onirique qui m’auraient véritablement fait sentir le Japon tel que je le lis ordinairement.

Dis-lui que je l’attends

CVT_Dis-lui-que-je-lattends_6016 Auteur : Takuji Ichikawa

Genre : Roman

Edition : J’ai Lu

Date de publication : 2004/2014 pour la traduction française

Nombre de pages : 347

Traduction :  Mathilde Bouhon

Note : 9/10

Citation : « _ Et toi ? lui demanda Yûji. Ton rêve, c’est quoi ? _ Moi ? » Nous acquiesçâmes tous les deux. J’étais très curieux de le savoir. Venant d’elle, cela ne pouvait qu’être un rêve exceptionnel, qui dépassait l’entendement. Elle rêvait sûrement d’aller sur Mars, au moins. Elle posa les mains à plat sur les épaules de Yûji et plissa les yeux vers le ciel. Baignées dans la lumière du soleil, ses joues pâles luisaient telle Véga. « _ Hmm…, fit-elle. Mon rêve, c’est d’être la meilleure amie d’un peintre célèbre et du gérant d’une boutique de poissons aquatiques. »

Intrigue :  Satoshi, bientôt trentenaire, est propriétaire d’une boutique de plantes aquatiques. Il peine à trouver le grand amour et reste hanté par le souvenir de ses deux amis d’enfance qu’il n’a pas revus depuis quinze ans. Un jour, une actrice et mannequin reconnue sonne à la porte : elle cherche un petit boulot et un toit pour la nuit. Satoshi est troublé : pourquoi cette jeune femme s’intéresse-t-elle à lui ? Et pourquoi ne la voit-il jamais dormir ? Quels secrets la belle peut-elle bien cacher ?

Avec Takuji Ichikawa, les souvenirs remontent à la surface et viennent bouleverser le quotidien. Il dépeint des histoires d’amour et d’amitié avec humour et délicatesse dans ce roman poétique et plein de fantaisie.

Avis : Je suis une admiratrice incontestée de la littérature japonaise, et je viens de m’apercevoir qu’aucun roman nippon n’a été chroniqué sur ce blog. Il fallait donc que je remédie à cette erreur impardonnable en vous donnant mon avis sur le très bel ouvrage de Takuji Ichikawa.

J’ai fait la découverte de ce roman un peu par hasard en flânant dans les rayons d’une librairie, et je ne regrette absolument pas d’avoir voulu plonger derrière ce titre énigmatique. Les romans japonais ont tous cette particularité d’être dotés d’une poésie de la nature et du souvenir. Loin de moi l’idée de généraliser, mais je trouve que les auteurs de ce pays sont tous sensibles à la manière dont les éléments naturels, les saisons et les méandres de la mémoire peuvent influencer notre existence. Ils jouent également avec la frontière ténue entre un monde visible et un monde dérobé dans lequel la magie et le rêve trouvent leur place.

Ainsi, le roman de Takuji Ichikawa est assez déconcertant de prime abord pour un lecteur occidental. Il faut savoir apprivoiser son écriture et sa façon de concevoir notre monde. Mais une fois que l’on s’est approprié sa plume poétique, il suffit de se laisser porter par les sinuosités du récit.

Le personnage de Satoshi, trentenaire quelque peu maladroit et excentrique, est un être hanté par son passé. Celui qui l’a fait rencontrer durant son enfance, Yûji, dessinateur et collectionneur de déchets, et surtout Karin, son premier amour aux attitudes masculines. Le roman opère de réguliers flash-back qui laissent envisager aux lecteurs toute la beauté de cette amitié en marge. En effet, les trois amis ont pour terrain de jeu une décharge, dans laquelle ils évoquent leurs rêves d’enfant et laissent vagabonder leur imagination.

Le Satoshi du présent n’a en rien perdu de son imaginaire enfantin et il a même réalisé son vœu ou presque : celui de tenir une boutique de plantes aquatiques. Cependant il reste une place inoccupée dans son existence, à l’endroit de son cœur qui porte encore la marque de son premier amour Karin. L’apparition d’une mannequin devant son magasin lui laisse une étrange impression de déjà-vu. Peut-être est-ce le signe que l’espace vide en lui, qu’a laissé la perte de ses amis, va enfin se trouver comblé…

La fin du roman est caractérisée par une écriture fantastique qui ne dénote pas avec l’histoire. Celle-ci se marie à la perfection avec la bizarrerie des personnages et leurs paroles métaphoriques. Nous lecteurs sommes entraînés dans leur monde onirique et poétique, tout en douceur et presque sans s’en apercevoir. Lorsque j’ai refermé les pages du roman, j’ai ressenti une profonde mélancolie, comme si quitter ce monde de l’entre-deux était un acte teinté de tristesse.

 » – (…) Un roman, c’est comme des larmes.

– Des larmes ? Il acquiesça.

– Les larmes sont une expression de l’âme. Le pendant physique d’un sentiment intériorisé.

– Un pendant physique ?

– Un équivalent visuel, si tu préfères.

– C’est-à-dire ?

– En d’autres termes, même si on voit les larmes couler, personne ne peut voir le processus interne dont elles découlent.

– Hmm.

– On peut voir les mots comme des larmes qui remplissent le manuscrit. « 

Your Song

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La chanson du jour est une reprise de « Your Song » d’Elton John par Ellie Goulding, qui retranscrit à merveille le sentiment éprouvé lors d’un samedi gorgé de pluie :

Je vous offre aussi une petite citation du roman qui occupe mes jours en ce moment :

Le chemin qui partait de notre maison longeait le bord des falaises, avant de tourner dans les terres, vers le village. Il était difficile d’avancer sur ce sentier par un temps pareil. Cependant, je me souviens d’avoir éprouvé de la gratitude pour ce vent furieux, qui éloignait mes pensées des choses qui m’inquiétaient. La mer était mauvaise, avec des vagues semblables à des pierres taillées, assez tranchantes pour couper. Il m’apparut que le monde était dans le même état que moi. La vie était-elle autre chose qu’une tempête qui sans cesse balayait ce qui se trouvait là l’instant d’avant, laissant derrière elle un paysage désolé et méconnaissable ? (Geisha d’Arthur Golden)